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Elle sort, coiffée d’un foulard à fleurs qui la vieillit de dix ans, tirant derrière elle son caddie. Elle se rend au marché qui accapare tous les jeudis la moitié d’une rue, collé au vacarme des voitures. L’importation à outrance fournit les stands en fruits de toutes les couleurs : mangues, prunes, poires, papayes et melons au plus fort de l’hiver. Les vendeurs de légumes dans leurs baraques attirent le chaland et hurlent leurs bonnes affaires, les bouchers font du gringue aux femme du quartier, histoire de les distraire pendant qu’ils les arnaquent sur le poids de la marchandise. C’est un monde à part, un bref moment de détente pareil à une oasis de mandarines, qui dure l’espace d’une demi-journée et permet aux ménagères de remplir leur caddie de salades. Regardez-moi ces œufs, vocifère d’un air canaille le crémier, pile au moment où Eva passe devant lui. Ce matin, elle se sent belle comme jamais et elle regarde les œufs qui effectivement sont superbes. Marron, gros, lisses. Allez-y, madame, il y a deux jaunes dans chaque.
Elle passe l’après-midi dans la cuisine. Elle met au four un morceau de bœuf piqué de lard, d’ail, de persil, avec des carottes et quelques pommes de terre. Exactement comment le faisait sa grand-mère. Dix minutes dans le four à température élevée pour dorer le plat, puis elle baisse le thermostat et dans une petite heure ce sera prêt. Quelque chose de simple et de savoureux pour accueillir son sauveur comme il se doit.
(…)
C’est alors que la porte s’ouvre.
Ne regarde pas. J’ai une surprise pour toi. Comment ça une surprise ? Si je te le dis ce n’est plus une surprise. Ferme les yeux et donne-moi la main. Jeune fille, arrêtez ces bêtises. Ce ne sont pas des bêtises, j’y ai passé tout l’après-midi. Voyons ce qu’il en est. Tu peux ouvrir les yeux maintenant. Surprise ! Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est moi qui l’ai fait. Eh bien, goûtons voir.
Perro, avec la précision d’un chirurgien, coupe en deux la pièce de bœuf qui fume dans le plat, avec les légumes tout autour qui dégagent leurs parfums. Il coupe un triangle accompagné de patates et de carottes, la viande est rouge à l’intérieur avec une fine croûte dorée à point. Il porte enfin le morceau à la bouche. La petite ne s’est pas trompée en choisissant le morceau. Ah, la viande argentine ! Une consistance parfaite, rien à voir avec la mollesse insignifiante du bifteck. Il faut se battre avec le bœuf, il faut le triturer avec les molaires pour que son jus se libère sur la langue avec en plus ce petit goût d’ail et de persil. Les protéines, tonifiantes, lui descendent dans la gorge, réactivant le cœur. Chaque fois, à l’heure du repas, il redevient ce petit garçon qui rentre du collège. Lascano sert le vin. Eva attend sa réaction.
Vous ne mangez pas ? C’est excellent. Ça te plait ? C’est délicieux.
Le regard de Lascano passe de la viande aux patates, glisse jusqu’au verre, file vers les yeux d’Eva et s’arrête sur sa bouche et il sourit franchement.
L’aiguille dans la botte de foin, Ernesto Mallo (Rivages noir nº 745)
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