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Le rez-de-chaussée du Shangarila était un immense restaurant populaire, où un bon pourcentage des mille millions de Chinois existants dans le monde se consacrait à tisser et détisser leur voracité au moyen de baguettes. Par un escalier, on accédait aux étages supérieurs et au fil des étages le restaurant acquérait les caractéristiques des endroits chers, avec hôtesses en longues robes rouges fendues pour laisser entrevoir une jolie jambe asiatique terminée par une petite chaussure vernie. Devant Carvalho défila un chariot avec un canard laqué, il le suivit flairant son arôme, jusqu’`ala petite table qu’on lui indiqua. La courtoisie fonctionnelle des Asiatiques se manifesta lorsque, au vu de la solitude du détective, on lui attribua un serveur efféminé qui s’enquit de ses désirs gastronomiques à dix centimètres de son visage, avec les battements de cils de la fiancée de Donald et un anglais d’institutrice prise de fureur utérine. Carvalho demanda une portion de riz cantonais, une demi-ration d’abalones à la sauce d’huître, et un canard aux feuilles de thé Long Jing Ya, un délice qui était aussi joli à entendre en espagnol qu’en chinois. Cet étage-là de l’édifice était plein de Chinois à têtes de riches et de Chinois à têtes de nouveaux riches. Propriétaires des principales richesses de ce pays, les Chinois de Thaílande, comme tous ceux du Sud-Est asiatique, avaient quitté la Chine tout au long des derniers siècles, poussés par la faim ; ils avaient imposé leur volonté de survie à l’indolence des enfants du tropique. Un nouveau riche, ce Chinois obsessionnel qui dirigeait le dîner de ses deux commensaux plus discrets, découpant laborieusement le poisson cuit aux algues, multipliant les baguettes sur les plats qui couvraient la table, engloutissant cinq bols de riz blanc qu’il tenait au bord de ses lèvres, pour ne perdre ni un instant, ni un grain lors du voyage sans distance entre le récipient et ses mandibules. Ce Chinois-là mangeait avec la mémoire, pas seulement la sienne, mais aussi avec la mémoire collective d’un peuple qui avait fui la faim et, curieusement, il inspirait une confiance historique dans l’appétit humain. Carvalho se sentit a priori bien disposé à l’égard de ces plats de riz, abalones et canard que l’on plaça à sa portée. Le canard était une nouveauté pour lui et lorsqu’il demanda au serveur des renseignements sur sa préparation, le gentil jeune homme s’excusa en disant qu’il n’entendait rien à la cuisine, mais que le maître lui donnerait toutes les explications. Le maître lui dit que ce plat était fait avec du thé vert, si possible de la province du Zhejiang, en Chine, mais comme il était impossible d’en avoir pendant l’année, ils utilisaient du thé séché, du meilleur, du plus aromatisé. On faisait macérer le canard dans du gingembre, de la cannelle, de l’anis étoilé, des feuilles de thé, un verre de vin Shao hsing, tout cela après l’avoir frotté de sucre et de sel. On ajoutait à la marinade un verre d’eau et on faisait cuire le canard au bain-marie sur ce bouillon pendant deux heures. On le laissait refroidir et on préparait une casserole avec du thé Long Jing où l’on plongeait et faisait cuire le canard pendant quatre minutes. Et c’était presque prêt. Il suffisait de faire frire les morceaux de canard à l’huile d’arachide pour les faire dorer et de les servir aussitôt très chauds.
- Voulez-vous goûter le Shao Hsing pour accompagner ce plat ? C’est le vin idéal.
Vin ou pas vin, cette sorte de jerez doux et jaune allait merveilleusement avec cette préparation. Carvalho se félicita de son choix en prenant un Condal numéro six qu’il sortit de son étui à cigares et qu’il alluma quand il eut terminé son dessert de litchis au sirop et noix chinoises. Le pourboire ne compensa pas la frustration du battement de cils du serveur lorsqu’il vit que Carvalho se levait et partait sans l’embrasser sur la bouche.
Les oiseaux de Bangkok, Manuel Vázquez Montalbán (Points P2059)
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