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Les spaghettis de Pepe Carvalho, Manuel Vázquez Montalbán PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Manuel Vázquez Montalbán   
Mercredi, 09 Février 2011 16:17

Carvalho monta du cellier à la cuisine un emballage en carton impeccable dont il sortit un robot dont il pouvait apparemment aussi bien servir de hachoir à viande que d’alambic portatif à ambroisie. C’était en réalité un appareil à faire des pâtes italiennes, en mélangeant seulement de la farine, de l’eau et des oeufs que l’on introduisait dans un petit entonnoir de plastique transparent. Ensuite il fallait placer la grille correspondant au type de pâtes voulues et attendre que sortent les tendres créatures. Après obtention de la longueur souhaitée, un couteau bien aiguisé, et on les coupait et leur donnait la beauté de la régularité. Trop d’eau ou d’œuf pouvait signifier la catastrophe et Carvalho vérifia la précision de la mesure comme s’il s’agissait de la sauvegarde d’un village protégé. La machine commença à tourner et à gémir et, lorsque la pâte fut correctement mixée, Carvalho retira les vannes de l’écluse et le glacier de pâte franchit le couloir de sortie poussé par un piston en spirale qui le conduisit devant la grille, devant la fatalité de la forme, sans le moindre respect de son désir de devenir tagliatelles, spaghettis, lasagnes, spaghettinis ou macaronis. Carvalho l’attendait un couteau à la main et, lorsque les vermisseaux atteignirent les quarante centimètres, il les trancha et ils tombèrent, agonisants, dans un plat en Duralex où ils se permirent quelques reptations avant d’acquérir la raideur mortelle de tous les spaghettis tendres ou cuits, dans l’attente du prochain génocide perpétré par Carvalho contre la cascade de vermisseaux obstinés qui sortaient à nouveau du moule prodigieux. Le couteau dans une main, palpant de l’autre les spaghettis en formation, Carvalho éprouvait une émotion qu’il supposait semblable à celle de dieu lorsqu’il fit évoluer la lamproie et qu’il la changea en ce primate d’où naîtrait l’homme. De la farine et de l’eau et le prodige d’une mutation dévalorisée par la banalité que l’usage avait conférée au mot spaghetti. Si ces merveilleux filaments à la texture magique avaient eu un nom allemand, grec ou latin, les trois langues qui échappent à la banalisation, ils seraient appréciés à leur juste mérite et disposeraient d’une place d’honneur dans n’importe quel musée de l’Homme. Il recouvrit les pâtes avec un torchon et sortit dans le jardin pour y cueillir des feuilles de sauge fraîches indispensables aux saltimbocas et du basilic qu’il cultivait en pot pour ses préparations de pâtes. La touffe de basilic se desséchait, au terme de son cycle vital, et Carvalho lui fit ses adieux jusqu’au printemps prochain. En attendant, il utiliserait le basilic séché au soleil et réduit en poudre. Il commença par préparer les saltimbocas. Une tranche de viande, une feuille de sauge, une tranche de jambon, un cure-dent pour sceller les trois éléments et il renouvela l’opération jusqu’à ce qu’il ait quatorze petits corps éclissés qui devaient frire juste avant qu’on passe à table. La préparation des spaghettis ne demandait guère plus de travail. Il hacha menu les oignons, les fit revenir à blanc dans du beurre ; il  écarta la poêle du feu et vida son contenu dans un plat creux. A part, il fouetta la crème fraîche liquide et glacée jusqu’à ce qu’elle épaississe et l’ajouta peu à peu au beurre et à l’oignon. Ensuite, il découpa le saumon en petits morceaux assez grands cependant pour qu’on en détecte la texture avec la langue et les mélangea à la sauce dans laquelle il ajouta pour finir le basilic haché. Tout était prêt pour l’arrivée de Fuster qui fit son entrée avec ses cadeaux (…); il renifla le vin et mit le couvert (…).

 

Carvalho jeta les spaghettis dans l’eau bouillante salée et tandis qu’ils cuisaient il commença à faire frire les saltimbocas. Il mit le four en marche pour y tenir au chaud la viande ; puis il goûta un spaghetti. Les dents le sectionnèrent sans l’écraser et son palais nota la saveur de la farine lorsqu’elle est sur le point de dérober l’arôme de la céréale. Ils étaient à point. Il jeta l’eau chaude et ajouta à la sauce deux jaunes d’œufs qu’il battit avec tout le reste. Il versa la sauce sur les spaghettis fumant et à l’aide d’une cuillère et d’une fourchette il fit monter et descendre les filaments, chevelure onctueuse qui s’imprégnait de l’ivoire de la sauce. Fister déboucha les bouteilles de vin, ferma les yeux pour que ses narines aient toute la faculté possible d’aspirer l’arôme du plat.

-          Porca miseria !(en italien dans le texte)

Fuster se mit à chanter la romance de Cosi fan tutte.

-          Mets un disque qui aille bien avec le menu.

Carvalho mit Veles e Vents (en catalan : Voiles et Vents), un poème d’Ausiàs March mis en musique par le chanteur catalan Raimon.

-          Remarquable. La symbolique de la mer et des vents, le risque du destin ; il n’y a rien de plus en accord avec ces spaghettis à la… Comment dis-tu qu’ils s’appellent ?

-          A la Annalisa. C’est un nom beaucoup plus précis que « Bonne femme », par exemple.

-          Les mauvaises femmes ne cuisinent pas.

Fuster savourait les spaghettis et se concentrait sur son palais à la recherche de la remarque pertinente.

-          Nordiques et méditerranéens.

Dit-il finalement, et en l’absence de réponse carvalhienne, il décida de se jeter sur les saltimbocas avant qu’elles ne refroidissent.

-          Elles ont une pointe de citron pas très orthodoxe.

-          Sur ce qui reste de friture, je verse le jus d’un demi-citron et je nappe la viande avec cette sauce légère et chaude.

-          Merveilleux, astucieux, rapide. Un plat méditerranéen génial.

-          Le plat des putes, c’est son nom à Rome.

-          Pourquoi ?

-          Parce que ça se fait très vite.

-          Et sur l’origine des spaghettis Annalisa, qu’est-ce que tu peux me dire ?

Carvalho termina sa troisième portion de saltimbocas, but un demi-verre de vin épais, à l’arrière saveur d’œuf, fit claquer sa langue et lança à Fuster un regard de charmeur de serpent.

-          Sur l’origine de ce plat, je ne peux rien te dire.

 

 

Les oiseaux de Bangkok, Manuel Vázquez Montalbán (Points P2059)

 
 
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