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Pékin-Shanghai, Olivier Germain-Thomas PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Olivier Germain-Thomas   
Samedi, 14 Janvier 2012 02:47

 

D’un trait Pékin-Shanghai avec un rapide de nuit. La saison a fait un saut. J’ai quitté un printemps timide, il s’est épanoui sur les feuilles des platanes de l’ancienne concession française. Je descends dans un hôtel « Art Moderne » qui se donne un air du New York des années vingt. Il est situé à côté de la rue de Nankin, piétonne et commerçante, qui reçoit des Chinois à flots. Ils découvrent la folie de la consommation avec un enthousiasme désespérant.

 

Le fait semble gros ; il l’est. Pourquoi le cacher ? en me promenant à nouveau dans les salles de peinture du musée de Shanghai, je m’arrête devant L’instant de partir de Shitao, que je n’avais pas vu il y a quinze jours avant ma progression vers Pékin. Du bas de la toile vers le centre, un escalier monte à travers des broussailles. Sur cet escalier un homme marche de dos. Il porte une robe, un chignon et s’apprête à entrer dans une forêt de pins au-dessus de laquelle on aperçoit les toits d’un ermitage bâti sous un pan de roche qui occupe la partie gauche de l’œuvre comme un rideau de scène replié qui pourrait retomber une fois la pièce jouée. Pièce inconnue, notre vie, entre un râle de plaisir et un râle d’adieu, plus long, caverneux. Heureusement, il y a des escaliers, des sages munis d’un bâton, des forêts à traverser, des maisons au sommet d’où regarder passer les nuages rougeoyants…

 

Je retourne devant le Roc solitaire du même Shitao. Pendant mon absence, les taches noires sur le rocher ont grandi. Pourquoi le temps serait-il plus noir que blanc ? Il est la condition de l’arrivée dans l’ermitage au-dessus de la forêt. La tête tourne sous la violence du vent qui dénude le Roc. S’accrocher à l’espace ? Préférons le pinceau qui a solide assise. Ce fut, on le sait, le choix de Bada Shanren (Chu Ta) quand il se sentit envahi de monstres et qu’il jeta des traînées de sève, l’ombre de sa vie. En réponse à une lettre qu’il lui aurait adressée, Shitao, de quinze ans le cadet de Bada Shanren, lui envoya un dessin intitulé Mille petites taches d’encre sauvage accompagné d’un texte qui pourrait être ceci : « Ce sont les traces de mon pinceau que j’ai fait courir de joie sur mon papier à la lecture de vos paroles. En vérité, j’aurais dû dessiner une orchidée ou bien un bambou ou un héron, mais cela aurait signifié chercher la compétition avec le maître. Ces modestes gouttelettes représentent cependant le début de tout, la joie du pinceau. Nous verrons-nous un jour ? »

 

Recette pour donner la vie à des taches qui, aussitôt posées, deviennent feuilles, rochers, nuages, branches, ou l’espace ou le désir : être déjanté, autrement dit avoir quitté la meute pour l’ordre du feu. Bada Shanren et Shitao furent l’un et l’autre moines bouddhistes comme, vers le soleil levant, Sengai qui, d’une pression du pinceau, donnait aux yeux d’un squelette une vision intérieure.

 

Le Bénarès-Kyôto, Olivier Germain-Thomas (Folio nº4901)

 

 
 
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