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- Personne de bien intéressant à bord, cette fois, me dit le capitaine.
Penchés sur la passerelle de commandement, nous regardons de haut le travail des Berbères.
- Sortant du commun, reprend-il, il n’y a guère que votre Mr. Fletcher. C’est la quatrième ou cinquième fois que je l’emmène à Colombo ou en Chine, mais je ne l’avais pas revu depuis l’affaire de Penang.
- Quelle affaire ?
- L’histoire de sa femme… Vous ne savez pas ? Elle a pourtant passionné les journaux. Il est vrai que c’étaient surtout nos journaux de l’Est. Une très belle femme, une étrangère, Danoise si je me souviens bien. Elle est venue ici plusieurs fois, dans mon fumoir, pour prendre un bronks. Une femme rare plutôt que belle peut-être, lumineuse, parlant peu, concentrée, avec des yeux de fiévreuse, une bouche sensuelle. Une grande fille balancée comme ces Soudanais, et qui dansait merveilleusement. D’ailleurs elle était de sang mêlé, je crois. Ou en tout cas née dans les colonies, une de celles que nous appelons C.B. (colonial born). Cela fait une race à part, malade, brûlée, avec une âme mal accrochée, du mauvais sang enfin, rien de fameux pour nous autres Britanniques. Un curieux regard aussi ; elle vous regardait pour vous voir ; pas uniquement parce qu’elle avait les yeux ouverts comme vous et moi, mais avec le désir de vous voir. On sentait cela physiquement. Elle vous flairait de tout son corps de bête sauvage.
Nous restions appuyés à la passerelle, et, sur les dalles du quai, les Berbères se chargeaient de sacs les uns les autres en chantant, frappant en mesure dans leurs mains.
- Tout l’orient est ainsi, une danse, un long rythme animal de l’effort, des plaisirs, des saisons.
- Et Mrs. Fletcher ?
- Disparue, perdue, assassinée, envolée, on n’a jamais pu le fixer. Cela s’est passé à Penang, dit-on, dans les Etats Malais. Elle travaillait avec lui dans les antiquités et les machines à écrire. Des gens qui gagnaient cher. Il l’avait trouvée là-bas sans doute, l’avait ramenée en Europe, voyageait avec elle. On m’a raconté qu’il l’avait dressée à voler des statues, dans la jungle ! Il y a eu des histoires, je ne sais plus où. Et un beau jour, évanouie de la surface de la terre, dissoute au fond des enchantements de cette Malaisie, qui, comme beauté, vaut l’Inde et Java. Certes, il a tout essayé pour la retrouver, police, tribunaux détectives. Le gouvernement a même fait faire des recherches dans les territoires du Sultan de Johore, un amateur un peu brutal qui vient se saouler à Singapour et y recruter des compagnes. Mais la forêt ne rend pas ses vierges, comme dit une chanson de cette péninsule.
- Et il y retourne ?
- Vous voyez. Le business, l’habitude, peut-être l’espoir de retrouver tout de même cette passagère de si peu de traversées.
Minuit. On appareille. Les Nègres ont fini de chanter. Le remorqueur nous fait virer de bord tandis que je redescends au fumoir vide. Tout le monde est rentré chez soi, sauf Mr. Fletcher, précisément, penché sur une table, devant un journal déplié. En passant lui dire bonsoir j’ai reconnu le Daily Telegraph et la page des mots croisés. Il travaillait à cela, un crayon à la main –sans dictionnaire.
Nous à qui rien n’appartient, Guy de Pourtalès (Les éxotiques, éditions Kailash)
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