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Dîner colonial, Henry Daguerches PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Henry Daguerches   
Vendredi, 10 Février 2012 03:08

Les prévisions de Vigel étaient exactes ; le baron Vanelli recevait à sa table, ce soir-là –une longue table ovale surchargée de buissons de roses et de tout un trésor d’argenterie- une dizaine au moins d’invités de marque.

 

De la place assignée à ma modeste personnalité –un des bouts de l’ovale- j’examine à loisir la couronne des têtes. La plus vilaine est certainement sur les épaules pointues du représentant des Services Judiciaires de la colonie. La bêtise et l’arrogance du « bandar log » transsude de cette peau couleur nicotine, où les yeux clairs, au fond des orbites creuses, ont, sous les paupières roses et plissées, de quoi faire peur aux petits enfants. On donne ce vieux singe fourré comme un des premiers actionnaires de l’affaire des ciments.

 

Le directeur des ciments est là aussi. C’est un gros, soufflé en cuir blanc, à l’importance glabre d’éléphant sacré. Son petit œil fin de pachyderme luit derrière un binocle, que la sueur rabat sur son nez. Une bouteille de Vichy est devant lui. C’est la seule boisson qu’il se permette en dehors de ses quatre absinthes quotidiennes ; et ce régime l’a mis en état, jure-t-il, de battre le record de la durée de séjour dans la colonie. Il y a quatorze ans, en effet, qu’il n’a pas quitté les bords du Donaï, où sa fortune a connu les hauts et les bas les plus chanceux.

 

La majorité des convives est visiblement impressionnée, moins par le faste que par le prestige attaché à la puissance de son hôte. Mal à l’aise, les uns exagèrent la familiarité, les autres la raideur. Mon voisin, petit secrétaire, rouge et rouquin, en je ne sais quel cabinet local, répond à mes tentatives d’entrée en conversation, comme si j’étais spécialement délégué par tout le Siam-Cambodge à l’assaut de son incorruptibilité. (…)

 

En face de lui, le Lieutenant-gouverneur sourit parfois, d’un air absent. Grand, mince, le front violemment modelé, la bouche fine, il est le seul à peu près, des invités du patron, qui fasse figure. On le dit mélancolique et lassé, errant comme un corps sans âme, dans ces beaux jardins de la rue Lagrandière. C’est un artiste, épris des vieilles choses du Tonkin. Il regrette son pays de fins lettrés, de mandarins de race, d’orfèvres aux doigts subtils… Il est perdu, écœuré, chez les barbares cochinchinois, les grossiers boutiquiers qui transportent à Cholon le mauvais genre de Singapore, ou, pis encore, les renégats à raie de tête pommadeuse, fils d’esclaves, voleurs de rizières, mignons du vainqueur, qui roulent, à grands coups de teuf-teuf, dans les rues pourpres de Saïgon.

 

Le kilomètre 83, Henry Daguerches, 1909 (Editions Kailash)

 
 
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