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- Un jour j’y suis allé tout seul, je l’ai faite monter dans le camion et on est partis vers la frontière…
Un mécano de mon bled avait préparé une cachette entre le siège et le moteur, et quand on est arrivés à cinq kilomètres de la frontière, je l’ai enfermée dedans… elle devait y rester au maximum une demi-heure… Trois heures plus tard elle y était encore, parce que cette nuit-là, ils avaient mitraillé dans le dos un gars qui essayait de s’enfuir, alors ils perquisitionnaient tous les véhicules et il y avait une queue interminable… De temps à autre, je tapais avec mon talon sur la tôle, et elle répondait depuis le dessous…
Et puis elle n’a plus répondu, et j’ai pensé elle est morte étouffée, pauvre fille, elle était enceinte et j’avais envie de pleurer d’énervement d’être là dans la file à sentir l’eau du radiateur qui commençait à bouillir… Il aurait mieux valu que je la laisse là où elle était, à faire des passes, au lieu de la faire crever dans mon camion, c’est ça que j’ai pensé pendant tout ce temps, et puis j’étais terrorisé à l’idée qu’ils la trouvent et qu’ils puissent me prendre pour me fusiller là contre un mur… Tout en m’approchant des soldats avec le camion, je continuais à marteler la tôle avec mon pied, à l’appeler amour, mon amour, et je pensais qu’ils étaient bien capables de me garder là encore toute la journée, alors elle allait commencer à puer rapidement à cause de la chaleur, en même temps que le chargement de viande… Et puis il y aurait les mouches…
Et pourtant il avait fini par passer, rien à déclarer, il s’était dépêché de filer, et un kilomètre plus loin s’était enfoncé dans un bois. Je m’en souvenais bien de cette fuite, et de la façon dont il avait soulevé le couvercle avec une barre de fer, et comment il l’avait trouvée, enroulée comme un serpent avec la face pleine de giclures d’eau bouillante et une grimace sur les lèvres. Vivante. C’est presque avec les mêmes mots qu’il me l’avait raconté le matin du procès, pour m’apitoyer, pour me sauver, pour m’entuber. Parce que j’étais jeune.
- Avec une barre de fer, elle était comme un serpent, avec la peau brûlée par l’huile du moteur, mais elle était vivante, elle me souriait presque…
Snack-bar Budapest, Marco Lodoli & Silvia Bre (Les allusifs nº5)
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