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Le samedi matin, Zoé, Solal et moi prenons le car à la gare routière, derrière le port. On quitte la ville par la route qu’on appelle à Alger « route moutonnière ».
Sur le terre-plein qui s’étend entre la chaussée et la mer, des troupeaux venus du bled trottinent vers les abattoirs. Les bergers en gandoura courent et crient, bâton levé, pour endiguer les courants de panique qui les agitent quand les bêtes de tête refluent, affolées par le trafic automobile. Dans la baie, les cargos attendent les remorqueurs qui les tracteront à quai. Les grues soulèvent les palettes dans des filets. Les dockers montent et descendent les passerelles, le dos plié sous des caisses, la tête couverte par des sacs de jute, comme des pénitents. Les semi-remorques et les camions-citernes doublent notre car en klaxonnant, rabattues sur le côté de vieilles camionnettes trimbalent, à trente à l’heure, on ne sait quoi. Grimpés sur ces charges qui écrasent les amortisseurs, des types en burnous s’accrochent aux ridelles. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Pourquoi ? Sans doute ont-ils profité d’une occasion pour visiter la famille, touché le mandat envoyé par le fils qui travaille en France, ou rejoindre le maquis, ou, au contraire, fuir le FLN qui les rançonne.
Jusqu’à l’hippodrome du Caroubier, la route est bordée d’entrepôts, de hangars, d’ateliers mécaniques. Dans la poussière noirâtre et grasse traînent des bidons, des cageots, toute sorte de rebuts qui peuvent servir encore à réparer une pompe, une charrette, le toit d’un gourbi. L’usine Tamzali, toute blanche, se signale de loin par une odeur d’huile d’olive qui vous prend aux muqueuses des sinus à la glotte.
Zoé qui, comme je le prévoyais, trouve Solal sympathique, lui fait des frais : - Les Tamzali ont une très jolie villa à Surcouf. Le jardin surtout est magnifique. Mais depuis que le vieux père Tamzali est mort, ce n’est plus ça. D’ailleurs, ils ne m’invitent plus.
Elle se bouche le nez et invite Solal à en faire autant. Elle se le rebouche un peu plus loin, quand le car traverse le pont de l’Harrach. L’oued sert d’égout à des effluents d’hydrogène sulfuré. Ça empeste l’œuf pourri. Le chauffeur du car se retourne : - Ça cocotte, hein, madame Zoé !
La baie d’Alger, Louis Gardel (coll Points P2092) |