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Chez les Tziganes, Nicolas Bouvier PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Nicolas Bouvier   
Vendredi, 10 Février 2012 03:06

 

Cependant il existe encore quelques rares villages de Tziganes cachés au fond des provinces qui longent la frontière hongroise. Villages de glaise et de paille qui apparaissent et disparaissent comme par enchantement. Un beau jour, leurs habitants s’en lassent, les abandonnent et vont s’établir ailleurs, dans un coin plus solitaire. Mais personne à Belgrade ne saurait vous dire où.

 

Un après-midi d’août, le patron d’une guinguette de la grand’ route Belgrade-Budapest, proprement cuisiné par Mileta, nous apprit le nom d’un de ces campements fantômes : Bogoiévo en Batchka, au sud de la frontière hongroise, à quelque cent kilomètres de la tonnelle où nous sirotions du vin blanc. Nous avons vidé nos verres et pris la route de Bogoiévo Batchka. L’été s’en allait doucement vers l’automne et les dernières cigognes tournaient au-dessus des prés.

 

Les chemins de Batchka appartiennent aux furets, aux meneuses d’oies, aux carrioles noyées de poussière, et sont les plus mauvais du Balkan. Tant mieux pour la Batchka qui, à l’abri de ses ornières, n’a quasiment pas vu passer la guerre, et tant mieux pour nous qui n’en étions pas pressés d’en finir avec ce paysage. C’est déjà la plaine à chevaux, l’horizon de pâtures vertes percé çà et là par un noyer solitaire ou l’antenne d’un puits à balancier. La province est de langue hongroise. Les femmes y sont belles et portent le dimanche un costume d’une opulence mélancolique ; les hommes, petits, bavards, obligeants, fument de minces pipes à couvercle et vont encore à la messe en soulier à boucles d’argent. L’ambiance est capricieuse et triste. En un après-midi on est ensorcelé.

 

Il faisait nuit quand nous avons atteint Bogoiévo. Le village, cossu et silencieux, se groupait autour d’une lourde église fraîchement blanchie à la chaux. Pas de lumière, sauf à l’auberge d’où parvenait les bruits feutrés d’une dernière partie de billard. Dans la salle, trois paysans en complet noir combinaient sans mot dire des coups rapides, astucieux et leur ombre dansait agrandie sur le mur blanc. Face à un crucifix, un ancien portrait de Lénine –Lénine en cravate lavallière- pendait accroché au-dessus du comptoir. Seul à une table, un berger à pelisse trempait du pain dans sa soupe. L’ensemble était assez singulier, mais pas trace de Tziganes. Nous nous étions trompés de Bogoiévo. Il y a deux villages voisins : Bogoiévo-des-Paysans et Bogoiévo-des-Tziganes. Un côté Ramuz et un côté Stravinski qui ne semblaient d’ailleurs pas faire trop bon ménage. Les trois joueurs interrogés sur le pas de la porte nous désignèrent d’un geste vague une boucle du Danube qui brillait à une portée de fusil. Notre méprise leur restait sur le cœur. Le temps de retenir la seule chambre de l’auberge et nous étions repartis.

 

Derrière la berge du fleuve, Bogoiévo-des-Tziganes dormait déjà, mais, à quelques pas du camp, à l’orée d’un pont rompu, dans une cabane couverte de liserons, nous avons surpris quelques uns de ses hommes qui passaient la nuit à boire et à chanter. De la cuisine éclairée au pétrole montait une musique d’une gaîté canaille. On se poussa pour guigner au carreau : près de la lampe, un pêcheur vidait des anguilles tandis qu’une grosse campagnarde tournait pieds nus dans les bras d’un soldat. Assis en rang derrière une table chargée de litres à moitié vides, cinq Tziganes dans la quarantaine, cinq Tziganes pouilleux, guenilleux, finauds, distingués, grattaient leurs instruments rapiécés et chantaient. Des visages à larges pommettes. Des cheveux noirs, plats, longs sur la nuque. Des têtes d’Asiates, mais frottées à tous les petits chemins d’Europe, et cachant l’as de trèfle ou la clé des champs au fond de leurs feutres mités. Il est très rare de surprendre les Tziganes au gîte ; cette fois-ci, nous ne pouvions pas nous plaindre, c’était vraiment le terrier.

 

Lorsqu’on apparut sur la porte, la musique s’arrêta net. Ils avaient posé leurs instruments et nous fixaient, stupéfaits et méfiants. Nous étions nouveaux venus dans ces campagnes où rien n’arrive ; il fallait montrer patte blanche. On s’assit à leur table qu’on fit regarnir de vin, de poisson fumé, de cigarettes. Lorsque le soldat disparut avec la fille, ils reprirent leurs aises, comprenant que nous étions entre chemineaux, et se mirent à nettoyer les plats avec beaucoup de coquetterie. Entre les tournées nous parlions ; en français à Mileta qui s’adressait en serbe au patron qui traduisait en hongrois aux Tziganes, et retour. L’ambiance était redevenue cordiale. Je branchai l’enregistreur et la musique recommença.

 

D’ordinaire, les Tziganes jouent le folklore de la province dans laquelle ils se trouvent ; czardas en Hongrie, oros en Macédoine, kolo en Serbie. Ils empruntent leur musique, comme tant d’autres choses, , et la musique est sans doute la seule qu’ils restituent après l’avoir empruntée. Il va sans dire qu’il existe un répertoire proprement tzigane sur lequel ils sont très discrets et qu’on entend que rarement. Mais ce soir-là, dans leur repaire et sur leurs instruments bricolés, c’était justement leur musique qu’ils jouaient. De vieilles complaintes que leurs cousins des villes ont oubliées depuis longtemps. Des chansons frustes, excitées, vociférantes qui racontent en langue romani les avatars de la vie quotidienne : larcins, petites aubaines, lune d’hiver et ventre creux…

 

                -Jido helku peru rosu

                Fure racca siku kosu

                Jido helku peru krec

                Fure racca denkucec

                Jano ule ! Jan iule !

                Supilecu pupi sore…

 

-Le Juif à la tignasse rousse

Vole un coq rouge et un canard,

Le Juif roux avec ses bouclettes,

Dérobe un canard dans un coin.

 

Tu leur as plumé les pattes,

Pour ta mère qui les mangera,

Plus tendres que le cœur des roses rouges,

Holà Janos ! Holà…

 

Nous écoutions. Pendant que Janos disparaissait avec ses volailles plumées et que les Tziganes scandaient sa fuite sur leurs crincrins avec une turbulence de gosses, un vieux monde sortait de l’ombre. Nocturne et rustique. Rouge et bleu. Plein d’animaux succulents et sagaces. Monde de luzerne, de neige et de cabanes disjointes où le rabbin en caftan, le Tzigane en loques et le pope à barbe fourchue se soufflaient leurs histoires autour du samovar. Un monde dont ils changeaient l’éclairage avec désinvolture, passant sans crier gare d’une gaîté de truands à des coups d’archet déchirants…

 

Tote lume zisi mie, Simiou fate de demkonsie… -et pourtant tout le monde m’avait dit : épouse la fille du voisin…

 

La nouvelle mariée a-t-elle filé avec un autre ? Etait-elle moins vierge qu’on ne l’avait promis ? Peu importait l’histoire ; il leur plaisait d’un coup d’être tristes et n’importe quel thème aurait fait l’affaire. Le temps de quelques cigarettes ils allaient faire gémir leurs cordes pour le simple plaisir de se mettre l’âme à l’envers.

 

Langueur toute provisoire. L’instant d’après, les deux plus acharnés, que nous avions dû –pour les besoins de l’enregistrement- reléguer avec ménagement derrière leurs collègues, menaient un train d’enfer. Un retour au style gaillard était à craindre et se produisit en effet au moment de notre départ, sans égard au pêcheur et propriétaire de la cabane qui baillait dans un coin, les poings sur les yeux.

 

Il était tard lorsque les cloches de la grand-messe nous réveillèrent à toute volée. Les colombes picoraient dans la cour de l’auberge, le soleil était haut. Café au lait sur la place dans de grands bols blancs à bords dorés, en regardant les femmes en route vers l’église toute tendue d’oriflammes. Elles portaient des escarpins, des bas de fil blanc, des jupes brodées, en forme de corolle, gonflées par les jupons de dentelle, des corsages lacés et, sur le sommet du chignon, un flot de rubans fixés à un petit calot. Belles, élancées, d’un seul jet.

 

-       Elles se serrent tant la taille, nous souffla l’aubergiste, que chaque dimanche vous en avez deux ou trois qui s’évanouissent avant l’Élévation.

Il baissait la voix avec respect. Il faut vraiment qu’une civilisation campagnarde soit dans sa fleur pour qu’on vous y parle des femmes avec ce ton de mystère. Avec ses filles hâlées, son linge frais empesé, ses chevaux au pâturage et le voisinage des Tziganes pour servir de levain à cette pâte, Bogoiévo-des-Paysans avait bien de quoi être heureux.

 

Vers midi, retour à la cabane du pont où deux des virtuoses de la veille nous attendaient pour nous conduire au campement. Ils étaient attablés, frais comme des goujons, en compagnie d’un vieux paysans hongrois auquel ils essayaient de vendre un cheval. On leur fit passer les enregistrements. C’était excellent : ces voix d’abord timides qui dégénéraient bientôt en beuglements rustiques d’une gaîté irrésistible. Ils écoutaient les yeux fermés de plaisir avec des sourires en lame de couteaux. Le vieux lui-même commençait à s’épanouir au bout de la table. L’enregistreur, et notre présence, lui faisait redécouvrir cette musique particulière avec un cœur neuf. Quand ce fut terminé, il se leva et se présenta à la ronde avec beaucoup d’aisance ; il voulait chanter lui aussi, des chansons hongroises. Il relevait le gant, il daignait concourir. Nous n’avions plus de bande ? aucune importance ; c’est juste chanter qu’il voulait. Il défit la brisure de son col, posa les mains sur son chapeau et entonna d’une voix forte une mélodie dont le déroulement, absolument imprévisible, paraissait, une fois qu’on l’avait écouté, parfaitement évident. La première parlait d’un soldat qui au retour de la guerre se fait pétrir une galette « blanche comme la chemise de cet homme », la seconde disait :

-Le coq chante, l’aube apparait

Je veux à tout prix entrer dans l’église

Les cierges brûlent depuis longtemps déjà

Mais ni ma mère ni ma sœur ne sont là

On m’a volé les anneaux de mariage…

 

Tout à sa chanson, le vieux prit un visage lamentable pendant que les Tziganes se balançaient en ricanant, comme s’ils étaient pour quelque chose dans cette disparition.

 

Bogoiévo-des-Tziganes est en contrebas de la digue, dans un pré solitaire verdi par un ruisseau. Autour du village, de petits chevaux paissaient à l’attache sous des bosquets de saules ou de tournesols. Deux rangées de chaumières formaient une rue large et poussiéreuse où une portée de gorets noirs chargeaient et culbutaient, ventre au soleil. On venait de faire boucherie ; devant chaque seuil un paquet d’entrailles bleues fumait dans un pot de grès. Le village était silencieux, mais au milieu de la rue déserte, trois chaises étaient préparées pour nous autour d’une table boiteuse qu’un mouchoir rouge couvrait comme un carré de sang frais. Nous avons installé l’appareil, et en relevant la tête rencontré cent paires d’yeux magnifiques ; toute la tribu sur la pointe des pieds était autour de nous. Visages terreux, enfants nus, vieilles fumeuses de pipe, filles couvertes de perles en verre bleu qui rajustaient leurs haillons sales et dorés.

 

Quand ils reconnurent la voix des maris, des frères, le violon du « Président », il y eut une grande rumeur de surprise puis quelques hurlements de fierté que les taloches des vieilles transformèrent promptement en silence. Jamais Bogoiévo n’avait entendu sa musique sortir d’une machine ; très tendrement entourés, les artistes du campement savouraient leur heure de gloire. Il fallut bien sûr photographier tout ce monde. Les filles surtout. Chacune voulait être seule sur l’image. Elles se poussaient et se pinçaient. Une bagarre rapide s’ensuivit –ongles, malédictions, gifles, lèvres fendues- qui se termina dans une gaîté tournoyante et dans le sang.

 

Le « président » violoneux et un jeune adjoint à tête de fouine nous accompagnèrent jusqu’à la digue. Un dahlia piqué sur l’oreille, ils marchaient lentement, tout absorbés par leur concert-surprise. En serbe, ils nous demandèrent de revenir.

 

A Bogoiévo-des-Paysans, tout le monde devait banqueter ou dormir derrière les volets bleus. Personne sur la place, sauf une haute trombe de poussière rouge qui dansait toute droite et finit par s’écraser contre la façade de l’église. A quinze à l’heure on s’engagea dans les chemins qui rejoignent le bac de Batchka-Palanka. Le pays silencieux reposait dans la lumière lourde et fruitée d’une fin d’été.

Un jour, j’y retournerai, à cheval sur un balai, s’il le faut.

 

L’usage du monde, Nicolas Bouvier (la Petite Bibliothèque Payot n°100)

 
 
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