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Saïgon, Henry Daguerches PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Henry Daguerches   
Dimanche, 05 Février 2012 12:49

 

-       Voilà, me dit Vigel. Je crois que c’est à peu près la maison type pour des hôtes de passage comme nous, en un pays où la question des tentures, tapis et poêles est  hygiéniquement simplifiée.

Je pénètre dans la maison type.

Trois galeries parallèles accolées, trois couloirs ouverts de bout en bout à la bienfaisante mousson. Chaque couloir latéral fait, pour l’un de nous, chambre et salle de bain. Celui du centre est zone indivise : salon, salle à manger, auxquels l’encadrement d’une baie sert de démarcation. Partout, sous les pieds, des carreaux de céramique bleue et jaune, et des nattes peintes. Aux murs, de rudimentaires fresques au pochoir, où se répètent indéfiniment des lunes de fleurs ou de dragons, telles qu’au tissu d’un vieux brocart chinois.

 

Dans le salon, du rotin : chaises, tables, étagères, fauteuils, canapés, -rotin et coussins. Coussins de mousselines françaises, de broderies tonkinoises, de dentelles indiennes, ajourées sur des soies pâlies, où je salue l’élégante féminité des aises de Vigel. Sur les soubassements des pilastres de la baie, de grands vases vernissés, en poterie de Cay-may, au col desquels gonflent d’énormes bouquets de ces feuillages rouges, dont j’ai pu tout à l’heure apercevoir dans le jardin, contre les cactus de l’enceinte, les massifs nourriciers. Dans la salle à manger, le buffet en bois de saô –modèle chinois, adorné, comme il sied, de deux chauves-souris. Sur ces tablettes, brillent les cristaux, et le métal du seau à glace et de l’appareil à cocktails. La table est dressée et, à notre approche, un pankah, qui pend au-dessus d’elle, se met en mouvement sous la traction d’une corde silencieuse. M’approchant de la fenêtre, j’examine à travers les lames des persiennes, le moteur humain attaché à l’autre bout de la corde. Ses dimensions sont celles d’une bouteille, mais, par la sévérité d’expression, il s’égale à un géant de pagode. Le point d’attache de la corde est à son orteil.

 

Cependant un boy, culotté de soie noire, la ceinture verte au ventre, le foulard cochenille au chignon, se tient prêt à nous servir.

Je demande à Vigel des renseignements sur notre future domesticité.

-       Ceci est mon boy. Le vôtre est identique ; ils alternent pour le service de table. Le bèp est là-bas, devant ses fourneaux ; c’est un personnage distingué qui fume l’opium et méprise tous travaux manuels n’intéressant pas la nutrition. Il est donc inutile de lui en demander. Il a le saïs –Vigel indique, du plat de sa main, une hauteur de quatre-vingts centimètres au-dessus du sol- qui a charge du cheval et de la voiture, et enfin le gnô –la main de Vigel s’abaisse à trente centimètres- que vous venez de saisir dans l’exercice de ses fonctions.

-       Je ne vous interroge pas sur les références, dis-je avec un sourire.

-       Mais si, mais si, elles sont excellentes. J’ai vu le boy d’un de mes amis à trois heures. Jai dit les prix. A cinq heures, cet honorable intermédiaire est venu, en costume de cérémonie, me faire chim-chim et me déclarer que son frère numéro deux ferait cuisinier, ses frères numéros trois et quatre, boys, son fils adoptif, saïs, et le fils de son frère, gnô-pankah.

 

Le kilomètre 83, Henry Daguerches, 1909 (Editions Kailash)

 

 
 
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