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Les voyageurs de Nullarbor se saluaient du bout des doigts, nonchalants, paumes sur le volant. Adam en faisait trop. La voiture était encore loin qu’il gesticulait. Faussée, la direction de sa guimbarde tolérait mal cette fantaisie.
En fin d’après-midi, la pluie nous est tombée dessus sans prévenir. Dans le tournoiement frénétique d’un champ d’éoliennes, la plaine semblait sur le point de s’envoler. Une enseigne Mobil ployait sous les bourrasques. Les arbres de la station, taillés au cordeau, lui donnaient des airs de cottage familial. Dans l’abri des pompes à essence, un immense vacarme couvrait les rugissements du vent. On aurait juré qu’une foule s’étripait dans la cour. Accrochés aux piliers, des haut-parleurs diffusaient un match de football australien. Le gérant nous a accueilli d’un G’day retentissant. Clope au bec, il a introduit l’embout de la pompe dans le réservoir. A la radio, les commentateurs s’égosillaient de plus belle : début de bagarre générale. Bouche bée, le type a laissé choir sa cigarette, que j’ai piétinée discrètement. Rivalisant de grossièreté, Adam s’en prenait à l’arbitre. « Putain, quel enculé ! Va quand même pas l’virer pour un pauvre coup d’boule ! » Une femme noire est apparue sur le pas de la porte, droite dans sa robe à fleurs, soucieuse d’éviter nos regards étrangers. Le type s’est servi à la hâte dans le monceau de pièces amassées par Adam. La femme m’a fixé dans les yeux, l’espace d’un instant. Un regard transparent, sans voile, qui semblait voir à travers moi. Ses traits se sont durcis. Elle a pris son homme par le bras pour l’entraîner à l’intérieur. Sur la route, j’ai repensé à la gitane de Ronda, accablée de vieillesse, qui des années auparavant avait pointé sur moi son doigt accusateur : Demonio !
Nullarbor, David Fauquemberg (Folio nº4900) |