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...sur la Terre

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Point culminant, Fred Vargas PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Fred Vargas   
Samedi, 21 Août 2010 00:53

Il était sept heures du soir et la chaleur baissait lentement. Agrippée au volant du 508, Camille ne lâchait plus la route des yeux. On  pouvait encore y croiser un véhicule sans trop de peine, mais les tournants incessants et difficiles lui mettaient les bras en bouillie. C’est qu’il ne s’agissait pas d’y aller à l’à-peu-près.

 

Ça montait. Camille ne parlait plus et Soliman et le Veilleux s’étaient tus après elle, le regard rivé sur la montagne. On avait quitté les feuillages rassurants des noisetiers et des chênes. Les sombres pins sylvestres se serraient à perte de vue sur les pentes rocheuses. Camille les trouvait sinistres, aussi inquiétants que des coulées de soldats en uniformes noirs. Au loin se profilait la zone des mélèzes, un peu plus claire, tout aussi régulière et martiale, puis le gris-vert des alpages du Mercantour et, plus haut encore, les pics rocheux dénudés. On allait vers l’austérité. Elle souffla un peu en se laissant descendre vers Saint-Étienne, dernier village avant de quitter la vallée et d’entamer l’ascension du Massif. Dernier poste habité, où l’on ferait mieux de s’incruster, pensa Camille. Deux mille mètres à grimper en bétaillère en vingt-cinq kilomètres, ça n’allait pas être une partie de plaisir.

 

 

Camille s’arrêta à la sortie de Saint-Étienne, attrapa la bouteille d’eau, but lentement puis laissa pendre ses bras pour les reposer. Elle n’était pas sûre de pourvoir tenir le camion dans des conditions pareilles. Elle n’aimait pas beaucoup les précipices et se sentait en limite de ses capacités physiques.

 

Ni Soliman, ni le Veilleux ne parlaient. Ils épiaient la montagne, et elle ne savait pas si ils y cherchaient la silhouette torse du loup-garou ou s’ils s’inquiétaient d’y voir tomber la bétaillère. Ils avaient l’air plutôt confiants et Camille en déduisit qu’ils guettaient Massart.

Elle jeta un regard à Soliman qui lui sourit.

-          « Obstination », dit-il, « Action de s’attacher avec ténacité à quelque chose. Entêtement. »

 

Camille démarra et la bétaillère quitta le village. Un panneau leur signala qu’ils abordaient la route la plus haute d’Europe, un autre recommanda la prudence. Camille respira à fond. Ça puait le chien, le suint et la sueur, mais cet écoeurant mélange domestique la réconforta.

 

Deux kilomètres plus loin, le camion s’engageait dans le Mercantour. La route fut à peu près comme Camille le redoutait, étroite et serpentine, mince filet incisé au flanc de la montagne comme une légère cicatrice. La bétaillère se glissait lentement sur cet escarpement, dans un grand bruit de ferraille, soufflant dans les reprises des tournants en épingle à cheveux. Camille frôlait de l’aile droite la paroi rocheuse, presque verticale, et de l’autre, elle dominait tout l’à-pic. Elle détournait son regard du vide, guettant les bornes d’altitude sur le bas-côté de la route. A deux mille mètres, les arbres commencèrent à se clairsemer et le moteur à chauffer, faute d’oxygène. Camille, mâchoires serrés sous l’effort, surveillait l’indicateur de température. Il n’était pas dit que le camion tienne. Du costaud, avait assuré Buteil, qui baladait sans peine la bétaillère d’alpage en alpage. Elle n’aurait pas refusé son coup de main pour achever la montée vers le col.

 

Deux mille deux cents mètres, extinction des derniers mélèzes rachitiques, début des pâturages tendus comme des tapis sur les pentes grises. Apre beauté, bien sûr, mais monde désertique de géants et de silence, où l’homme, pire encore son mouton, semblait hors de proportion. De  loin en loin apparaissaient de vieilles bergeries aux toits de tôles, isolées sur les flancs des herbages. Camille jeta un coup d’œil au Veilleux. Il était presque somnolent, sous l’ombre de son chapeau clair, aussi tranquille qu’un marin sur le pont d’un bateau. Elle l’admira. Ça l’épatait qu’il ait pu passer sa vie dans ces lieux immensément vides, cinquante ans durant, pas plus gros qu’un pou courant sur la dos d’un mammouth, sans plus s’en faire que cela. On disait toujours d’un ton mauvais que Massart n’avait pas eu de femme, mais le Veilleux non plus n’en avait pas eu, et personne n’en parlait. Toujours tout seul dans les montagnes. Deux mille six cent vingt-deux mètres. Camille dépassa en douceur deux cyclistes à bout de forces, personne ne les oblige, et passa en première pour une ultime série de virages montant vers le col. Les muscles lui brûlaient la poitrine.

-          « Sommet », annonça alors Soliman, rompant le silence. « Le haut, la partie la plus élevée. Degré suprême, perfection, point culminant. » Gare-toi à la cime, Camille, ajouta-t-il. Il y a un parking.

L’homme à l’envers, Fred Vargas (J’ai lu policier nº6277)

 
 
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