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...sur la Terre

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Le Singe et l'architecte, Bernard Pasobrola PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Bernard Pasobrola   
Lundi, 20 Février 2012 21:37


Une cloche d’argent hérissée de lumières jaunes, entourée d’une auréole blanchâtre d’une douceur cotonneuse, c’est la vue que l’on a de Lisbonne, la nuit, lorsque l’autocar traverse le pont Vingt-cinq Avril, par-dessus les eaux noires de l’estuaire du Tage, aussi large et tranquille à cet endroit que l’Amazone ou tout autre grand fleuve tropical.
L’autocar me déposa avenue Augusto de Aguiar.

— Où vas-tu, maintenant ? me demanda Arturo, un soldat que j’avais rencontré dans le bus.


— Bairro Alto, répondis-je.


— C’est sur mon chemin, je t’accompagne.

Il ouvrit une autre canette de bière chaude. La bière gicla un faisceau d’écume blanche sur son visage poupon. Il m’en offrit une, la cinquième depuis le début du voyage.
En longeant le parc Eduardo VII, il me proposa, l’oeil allumé :

— Et si on allait faire un tour dans la Baixa ?

Je compris son idée et lui tapai sur l’épaule :

— Vas-y sans moi.


— Non, je reste avec toi, insista-t-il.

Nous traversâmes la place du Marquês de Pombal et Arturo s’immobilisa au milieu de la ronde infernale des voitures pour tirer son bonnet à la statue du Marquis. Je le traînai par le cou comme un chien docile vers la rue Brancaamp.

— Tu as une femme ? demanda-t-il.


— Oui, dis-je.


— Comment s’appelle-t-elle ?


— Judite.


— Judite, répéta-t-il, je bois à ta santé !

En face de nous se dressait le petit immeuble modern Style de l’Alliance Française.

*

Je quittai Arturo dont le rire gras, empâté d’alcool, grinçait au milieu de la place du Rato frappée de catalepsie, bruissant de temps à autre du long frisson d’une automobile qui parcourait ses artères vides. Puis je descendis seul l’avenue de l’Escola Politécnica.
Ma vie ressemblait maintenant à la descente de cette avenue austère, encaissée, bordée d’immeubles raides et graves, alors que je m’éloignais de la façade de l’Alliance Française, de ses enflures pulpeuses au goût du style de la Belle époque – style qui, avec cette grâce si superficielle, cette ironie mousseuse, semblait vouloir bannir les stigmates des guerres et tout ramener à une parodie. Cette fleur ancienne et grise qu’était la façade de l’immeuble recelait pourtant une partie de mon passé, les longues minutes d’impatience où j’attendais Judite à la sortie de ses cours de français.
Par une association d’idées dont je ne prévoyais pas la portée, je comparais ma Judite de ce temps-là à celles, languides et inquiétantes, peintes par Gustav Klimt ; et je me moquais souvent de ce prénom terrible, au goût si funeste et sanglant, au parfum redoutable de ruse et d’hypocrisie. Dans les nuits moites de l’été où le sommeil n’arrive que par secousses, je jouais à l’inquiéter en faisant briller sous mon menton la lumière d’une petite lanterne et en pénétrant dans la chambre où elle essayait en vain de dormir. Je voulais alors me souvenir du nom de ce général auquel la Judite de la légende a tranché la tête, en la menaçant – comme si j’étais le fantôme du général au nom impossible à retenir – de revenir la torturer chaque nuit. Elle jetait vers moi un regard irrité, me lançait parfois un coussin ou un livre et déplorait que ce jeu si puéril puisse encore déchaîner mon rire...


Bernard Pasobrola, lu dans La Revue des ressources

 
 
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