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Les yeux fermés, balancé par le rythme ternaire des rails, Louyre repensait au Monte Cassino où les balles traversaient les hommes comme elles traversaient l’air, sans plus de formalités. Monte Cassino qui avait fait de lui un héros aux yeux du monde et de personne. « L’héroïsme, pensa-t-il, est une invention de l’homme pour survivre à l’après-guerre, pour justifier du passage en masse de la vie au néant, le droit reconnu au héros de se croire immortel. Mais cette immortalité-là, à l’échelle du temps, n’est même pas le début du commencement de rien. »
Il n’avait jamais eu peur et se demandait pourquoi. Il n’avait pas songé à implorer Dieu qui n’est que ce que l’homme devrait être mais ce n’était pas assez pour lui. Entre le « sans commencement » et l’infini, il y avait mieux à espérer. Les pluies de la semaine précédente lui revenaient à l’esprit. Et la crue du fleuve qui avait tout inondé. L’eau malmenée par ceux qui prennent sa souplesse pour de la faiblesse avait montré sa supériorité, l’espace de quelques heures avant de retrouver son lit.
Curieusement, il se dit que ce n’était pas à Monte Cassino qu’il avait joué sa vie, mais tout à l’heure, sur le quai de la gare. Il était encore temps de la laisser, de l’abandonner, pourtant l’idée ne lui avait pas traversé l’esprit. Elle était certainement sa dernière aventure humaine.
L’insomnie des étoiles, Marc Dugain, Gallimard 2010

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